Philippe Simonnot, économiste indépendant, ancien professeur d’économie du droit à l’université Paris X Nanterre

Sans l’appui de Merkel, le plan européen de relance à 750 milliards d’euros n’aurait pas vu le jour. C’est une évidence. Ce qui est moins évident, c’est d’une part , le pourquoi de cet appui merkelien, d’autre part sa signification sur le plan des institutions européennes.

1) Pourquoi, donc, la chancelière allemande a-t-elle donné son accord à un plan ultra-dépensier, qui va à l’encontre des convictions et de la politique budgétaire qu’elle avait jusqu’à maintenant défendues bec et ongles ? L’Allemagne, dit-on partout, a intérêt économiquement à ce que les pays du Sud de l’Europe (France, Italie, Espagne), qui sont ses clients, ne sombrent pas dans la misère. Ne sont-ce pas ces pays qui souffrent le plus d’une crise sanitaire qui a déjà fait des ravages économiques et qui risque d’en faire encore davantage lors d’une éventuelle « deuxième vague » alors que la première est loin d’être terminée puisqu’on parle ici et là déjà de recrudescence et donc de reconfinement ?

On avait fait ce genre de remarques lorsque la même Mme Merkel avait en 2015 ouvert les portes de son pays à quelque 1 million de migrants. C’était, disait-on, pour combler les trous de la pyramide démographique d’une Allemagne vieillissante dont la population a tendance à décroître. Donc c’était par intérêt…

Ces considérations peuvent satisfaire le vulgaire, mais, à mon humble avis, elles ne vont pas au fond de la pensée de la chancelière. « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » Cette formulation par Emmanuel Kant (1724-1804) du célèbre impératif catégorique, il me semble qu’ en digne fille du pasteur qu’était son père, Angela Merkel l’a fait sienne à cette occasion.

2) Maintenant, quelle est la signification institutionnelle de la décision prise par la chancelière ?

Tout le monde s’accorde à dire que la situation créée par la pandémie virale est véritablement, absolument exceptionnelle. Et c’est donc par rapport à cette exception qu’il faut apprécier la décision prise par Angela Merkel de larguer 750 milliards d’euros sur l’Europe des Vingt-Sept.

Ici il faut faire référence à un auteur beaucoup plus sulfureux que le philosophe transcendantal de Koenisgberg, à savoir Carl Schmitt (1888-1985).

Les accointances de Schmitt avec le nazisme sont bien connues. Ce théoricien allemand du droit a même pu présenter Hitler comme « protecteur du droit » après les massacres de la Nuit des Longs Couteaux. La situation créée par les Sections d’Assaut était exceptionnelle, ou supposée exceptionnelle, et pas seulement aux yeux d’Hitler et de ses spadassins1, et elle a révélé la souveraineté du Führer quelque mois avant la mort de Hindenburg, le chef d’Etat en titre.

Pourtant Schmitt continue à être révéré encore aujourd’hui comme l’un des plus grands juristes du 20ème siècle. Raymond Aron dit de lui dans ses Mémoires : « Homme de haute culture, il ne pouvait pas être un hitlérien et il ne le fut jamais » ! » On lui a même prêté une lointaine paternité dans la constitution de la 5ème République, via le professeur français de droit René Capitant qui l’a fréquenté. Notamment de l’article 16 de la Constitution, qui donne les pleins pouvoirs au gouvernement en cas de situation exceptionnelle. Cet article n’a été utilisé qu’une seule fois, et par le fondateur de la 5ème République française, Charles de Gaulle, au moment du putsch des généraux en Algérie, en avril 1961. On voit mal Macron s’en servir. Sans doute ne l’envisage-t-il même pas lui-même…

Je ne dis pas que la chrétienne Merkel est une disciple de Schmitt, je dis seulement que la décision qu’elle  a prise s’explique parfaitement par le système schmittien.

On peut résumer ce système par cette phrase tirée de son maître ouvrage Théologie politique (1922) : Souverän ist, wer über den Ausnahmezustand entscheidet. Nous le citons en allemand parce que la traduction française fait problème.

Des flots d’encre, en effet, ont été répandus à ce propos, car on peut proposer : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », ou encore : « Est souverain celui qui décide en cas de situation exceptionnelle. » Julien Freund, grand connaisseur de Schmitt, propose quant à lui : « est souverain celui qui décide lors de la situation exceptionnelle » – ‘lors’ serait la moins mauvaise des traductions de l’allemand über « parce qu’elle englobe les deux significations, sans trancher en faveur de l’une ou de l’autre ».2

A vrai dire, dans la situation créée par le virus, la formule :« est souverain celui qui décide en cas de situation exceptionnelle » nous suffit pour designer Merkel comme le nouveau souverain en Europe.

La décision dans ces situations est « absolue au sens propre […] elle se libère de toute obligation normative » et devient « compétence par principe illimitée »3. Ou encore : « La décision souveraine est commencement absolu, et le commencement (…) n’est rien d’autre qu’une décision souveraine. Elle jaillit d’un néant normatif et d’un désordre concret »4.

Néant normatif, désordre concret, ne sont-ce pas les caractères de la situation actuelle de l’Europe aujourd’hui ? Dès lors, on pouvait, on devait s’attendre à l’émergence d’un nouveau souverain, et ce dernier est incarné nolens volens par Merkel, et non par Macron, car elle pouvait faire sans lui ce qu’il ne pouvait faire sans elle..

De plus l’Allemagne jouit aujourd’hui d’une excellente image sur la scène internationale, et elle doit cette image à Angela Merkel, au pouvoir depuis 2005.

Il est vrai qu’avant que la chancelière soit sacrée impératrice pour de bon, il faudra l’accord du Parlement européen, mais si le système schmittien est toujours valide, le Parlement s’inclinera lui aussi devant la nouvelle souveraine du Vieux Continent.

1 La purge sanglante du 30 juin 1934 reçut à l’époque « de la part de l’opinion un assentiment favorable parce qu’on la comprenait comme un acte d’assainissement par Hitler de son entourage houleux du Parti, et l’indice qu’il était décidé à devenir un parfait homme d’Etat. Dès le 3 juillet, l’ensemble de la presse remercie le Führer et Goering d’avoir évité au peuple allemand la guerre civile » ( André Doremus in Schmitt, Ex Captivitate Salus. Expériences des années 1945 – 1947, Paris, Vrin, 2003 p. 111.

2 Freund Julien, « Les lignes de force de la pensée politique de Carl Schmitt », Nouvelle Ecole, n° 44, printemps 1987.

3 Schmitt, Théologie politique, Paris, Gallimard, 1988, p. 26 et 22.

4 Article du 15 mars 1933 (Deutsches Volkstum), cité par Dominique Séglard dans : C. Schmitt, Les trois types de pensée juridique, trad.M. Köller et D. Séglard. Cet article relève de l’engagement nazi de Carl Schmitt, mais la formule est déjà dans Théologie politique(1922).