Il y a cinq siècles, plus de neuf Européens sur dix travaillaient aux champs. Il y a deux siècles, les paysans représentaient encore deux tiers de la population. Puis, tout s’est accéléré, notre monde s’est métamorphosé à un rythme toujours plus rapide. Les révolutions industrielles et technologiques nous ont fait espérer un monde meilleur, où nos corps pourraient trouver du confort, laissant derrière nous le dur labeur de nos aïeuls.

Comment ne pas être séduits par ce nouveau monde, avec de l’eau potable à volonté, de l’électricité, des véhicules, des moyens de communication… Nous avons spontanément quitté la terre si longtemps foulée par nos ancêtres pour nous diriger vers les lumières de la ville et ses nouveaux métiers. Le confort matériel s’est répandu en Occident, rendant la vie plus douce et agréable pour le corps : moins d’efforts, moins de douleurs, une meilleure santé, davantage de plaisirs des sens.

Force est de constater que ce progrès matériel ne suffit pas à faire le bonheur de nos contemporains.

 Bon nombre d’entre nous souffrent de problèmes psychologiques et tentent de les atténuer à l’aide d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, beaucoup ne trouvent plus de sens à leur vie, à la Vie… Alors même que nous vivons dans des conditions matérielles infiniment plus confortables que celles de nos ancêtres, nombreux sont ceux qui se sentent déboussolés, déprimés, frustrés. Et rares sont ceux qui sentent le bonheur grandir en eux à mesure qu’ils avancent dans la vie. On en vient même à penser que le bonheur se résume à des moments de plaisir entrecoupés de moments désagréables. Nous n’imaginons même plus que nous puissions mûrir intérieurement au point de voir émerger en nous un bonheur profond, stable, durable, résistant aux aléas quotidiens.

La structure de la société est fragilisée. La cohésion disparaît tandis que l’échelle sociale n’inspire plus de respect, l’ordre social apparaissant comme le fruit d’une compétition visant à gagner le plus d’argent possible, à acquérir du pouvoir ou de la notoriété, indépendamment de valeurs plus profondes. Ceux qui réussissent dans cette société ne constituent plus des modèles aux yeux du plus grand nombre, car leur succès ne reflète plus suffisamment le mérite, fondé sur des valeurs partagées. Personne n’a réellement envie d’admirer quelqu’un qui s’est simplement montré plus malin que les autres dans la course à l’argent, au pouvoir ou à la notoriété. Dans une société qui laisse croire que la réussite d’une vie dépend de la réussite matérielle, la frustration s’accroît chez ceux qui vivent dans des conditions modestes alors que d’autres prospèrent matériellement sans réel mérite. Ainsi, le modèle de société dans lequel nous vivons aujourd’hui, entièrement centré sur le progrès matériel, ne nous donne pas satisfaction.

Nous aspirons tous au bonheur. Et nous nous sommes lancés dans la quête du confort matériel car nous étions convaincus qu’elle nous rendrait heureux. Mais le constat qui s’impose aujourd’hui est que cette seule quête matérielle qui nous a occupés ces deux derniers siècles ne conduit pas au bonheur individuel et collectif. Ces dernières décennies, nous avons même pris conscience que notre modèle de société consumériste menaçait l’écosystème de notre planète, nous conduisant là aussi aux antipodes du bonheur que nous poursuivons en réalité.

Carl de Miranda

Lauréat du prix de vudailleurs.com 2021