Philippe Simonnot est économiste

Interrogé sur le cas du nouveau ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, accusé de viol, Emmanuel Macron a exactement dit ceci, si l’on suit le verbatim de l’Elysée pour l’interview du 14 juillet: « Je suis aussi de là où je me place le garant de [la] présomption d’innocence. Et je le dis dans les rapports aussi que notre vie démocratique pourrait avoir avec notre vie judiciaire. Si, à partir du moment où quelqu’un est accusé ne peut pas avoir de responsabilité politique, notre démocratie change de nature. Elle devient une démocratie d’opinion. » Le style oral du Président est ici un peu alambiqué. Signe d’une émotion mal contenue ?

Le président de la République était en tout cas dans son rôle en rappelant qu’il est le gardien des institutions, et donc de la présomption d’innocence. Cette présomption est précieuse non seulement pour le citoyen ordinaire, mais aussi pour les princes qui nous gouvernement et que n’importe quel quidam pourrait dégommer de son poste s’ils ne jouissaient pas eux aussi de cette garantie inscrite dans la loi.

De son côté, Gérald Darmanin,, comme on pouvait s’y attendre a déclaré au micro de RTL, « avoir le droit à la présomption d’innocence« .

Le tout neuf premier ministre a dû lui aussi monter au front lors des questions d’actualité le 15 juillet au Sénat, face aux critiques relayées par une sénatrice socialiste : « Gérald Darmanin a droit au respect des principes de la République, comme tous les citoyens. Nous assistons à des dérives qui sont inadmissibles, je le dis ici avec solennité et gravité », a lancé le Premier ministre.

Malheureusement, lors de son entretien télévisé du 14 juillet, Macron avait ajouté (toujours selon le verbatim élyséen) : « j’ai eu une discussion avec lui parce que c’est un responsable politique qui est intelligent, engagé, qui a été aussi blessé par ces attaques. Donc, il y a aussi une relation de confiance d’homme à homme, si je puis dire ». François Hollande, lui aussi, quand il était président de la République, avait reçu privativement, si l’on peut dire (car rien n’est privé à l’Elysée), Jérôme Cahusac qui lui avait juré de son innocence les yeux dans les yeux.

Marjolaine Vignola et Elodie Tuaillon-Hibon, avocates de la plaignante pour viol Sophie Patterson-Patz , craignent que justice ne pourra pas être faite. Auprès de l’AFP, elles ont affirmé le 14 juillet qu’elles « redoutaient que la fonction du mis en cause pèse sur l’ensemble de la procédure, quelle que soit l’indépendance dont les magistrats voudront bien faire preuve« .

Évidemment, les adversaires de Darmanin se sont précipités dans la brèche ouverte par la maladresse présidentielle. Déjà sa nomination au poste de ministre de l’Intérieur, et donc garant de l’ordre public, avait été considéré comme une provocation par les féministes de tous bords, mais l’expression de « relation de confiance d’homme à homme » a mis le feu aux poudres comme si elle faisait de Macron un suppôt de la mâlocratie. « Mise en scène viriliste », s’est exclamé Karima Delli, membre du parti Europe Ecologie Les Verts. « On comprend mieux pourquoi il ne comprend pas le problème”, n’a pas manqué d’ironiser Jean-Luc Mélenchon. D’autres personnalités politiques, telles que Laurence Rossignol, ancienne ministre des Droits des femmes, ont pris la parole sur Twitter pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme une injustice. « Une grande claque lancée à toutes les femmes et à toutes les victimes de violences sexuelles et sexistes« , a-t-elle déclaré sur le réseau social.

Plusieurs manifestations se sont déroulées dans Paris, afin de protester contre la prise de fonction du nouveau ministre de l’Intérieur. « Darmanin violeur, État complice« , entendait-on scander dans les rues.

Dommage que le sujet soit aussi vite retombé dans le jeu habituel de la politicaillerie. Car il mérite une réflexion moins superficielle, surtout dans un pays comme la France où les droits de propriété sont si souvent méconnus, voire bafoués.

En quoi, dira-t-on, les droits de propriété qui sont – ou devraient être – les fondements de notre société – sont-ils concernés par la controverse qui vise le tout nouveau ministre de l’Intérieur ?

On peut le dire en deux mots HABEAS CORPUS. Traduisons cette formule venue du droit romain « sois maître de ton corps ». C’est-à-dire : je suis propriétaire de mon propre corps – et c’est pourquoi le viol est un crime – mais je ne suis pas propriétaire de l’image que je donne de moi-même – et c’est pourquoi je ne puis rien contre la calomnie. Si mon nœud de cravate dérange les personnes que je croise, je suis bien le propriétaire exclusif de cet attribut vestimentaire, mais je ne suis pas le maître des sensations qu’il provoque chez autrui.

La législation sur la diffamation est fondée sur le postulat que chacun a un « droit de propriété » sur sa propre réputation (incluant le droit à l’image). Or ma réputation n’est pas un attribut physique de mon corps; elle est uniquement fonction des croyances subjectives d’autres personnes, croyances que je ne puis ni posséder ni contrôler de manière légitime. L’interdiction de la diffamation est donc un abus du droit de propriété que je puis exercer sur mon corps et une violation du droit d’autrui à s’exprimer comme il l’entend à mon sujet.

Il se pourrait d’ailleurs que les lois sur la diffamation se retournent contre les diffamés au lieu de les protéger comme elles le prétendent. Ainsi que le dit si bien Murray Rothbard1, « tout le monde [dans une société sans législation contre la diffamation],sachant qu’on a le droit de dire des faussetés, le public se méfierait davantage de ce qu’il écoute et lit, il demanderait des preuves beaucoup plus sérieuses, et les calomnies qui circulent le duperaient moins. » Sous la législation actuelle, les calomnies qui circulent ont, de facto, un parfum de vérité tant qu’elles n’ont pas été condamnées suite à un procès, ce qui peut durer des années. Comme si on voulait donner raison à la formule fameuse du peintre Francis Bacon : « calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose… »

C’est bien pourquoi la présomption d’innocence est si importante et même fondamentale pour notre vie en société. La calomnie ne peut rien contre elle tant que la justice ne s’est pas prononcée. Et encore une fois, Macron a eu raison de le réaffirmer avec force.

Murray Rothbard, L’ethique de la libertéLes Belles Lettres, 2012. Rothbard fut un excellent disciple de Mises, fondateur avec Hayek de l’Ecole autrichienne d’économie.