Jacques Attali est auteur et Fondateur de Positive Planet

Ce qui fait la force d’une nation, c’est sa capacité à distinguer le général et le particulier, l’universel et le spécifique. Une nation a besoin d’un universel, pour exister. Elle a besoin de différences pour progresser. C’est le délicat équilibre entre l’un et l’autre qui fondent l’identité nationale.

Certains pays tirent plus vers la différence, au risque de perdre leur unité ; c’est le cas, aujourd’hui, des Etats-Unis. D’autres tirent plus vers l’unité, au risque de perdre leur diversité, c’est le cas de la Chine. Dans les deux cas, c’est mortel.

La France, elle, avait trouvé pendant longtemps un très juste équilibre. Aujourd’hui, elle traverse un moment très délicat. Où menacent de s’inverser les exigences du général et les besoins du particulier.

La France sait depuis longtemps que ce qui doit être général, c’est le respect des grands principes qui la fondent ; ils nous rappellent qu’il n’y a qu’une race, la race humaine ; qu’il n’y a qu’une façon d’être citoyen, c’est d’accepter la laïcité comme règle commune, quelles que soient les convictions religieuses ou les origines culturelle de chacun ; qu’il n’y a qu’une loi, celle de la République et qu’une façon de la faire respecter, c’est en se soumettant à la justice, et à son bras armé, la police.

La France sait depuis longtemps aussi que ce qui doit être spécifique, c’est ce qui fait la merveille de ses paysages, de ses productions agricoles, de ses recettes de cuisine, de ses cultures ; elle sait qu’il y a chez elle mille façons de se nourrir, de s’habiller, de faire de la musique, de penser.

Elle sait aussi qu’elle est grande de ce que lui apporte ceux qui viennent d’ailleurs, s’ils veulent bien accepter de se soumettre à nos règles de l’universel.

Pourtant, aujourd’hui, en cette rentrée 2020, la France court un grand danger : ce qui est général est en train de devenir le particulier. Ce qui doit être particulier menace de devenir général.

Pour beaucoup d’enfants de la République en effet, aux deux extrémités du spectre politique, réapparaissent des idées folles : la multiplicité des races humaines, une réinterprétation douteuse de la laïcité, et une supériorité de lois venues de Rome, de Jérusalem ou d’ailleurs, sur celles de la république.

A l’inverse, on voit progresser l’uniformisation de ce qui aurait dû rester différent : ce qu’on mange, la façon dont on se loge, dont on se déplace, dont on s’habille, dont on se distrait.

Très concrètement, on assiste à cette même dérive dans la gestion de la rentrée : Au lieu de rappeler les principes universels qui fondent notre identité et d’en exiger le respect, on préfère imposer la même rentrée scolaire pour tous, les mêmes obligations sanitaires à tous, les mêmes avantages sociaux pour tous. Et même, dans le plan de relance, les mêmes soutiens pour tous. Choix absurdes, qui seront vite contredits par la réalité.

A ce compte-là, la France ne sera bientôt plus qu’un rassemblement de communautés aux identités antagonistes, mais vivant la même vie uniforme, dans des logements de plus en plus semblables, et partageant le même avenir, gris et décadent.

Rien n’est plus dangereux que cette dérive. Rien n’est plus important, pour notre pays, que de bien distinguer l’universel à protéger, et le particulier à défendre.

Pour y parvenir aujourd’hui, il faudrait commencer par défendre haut et fort la laïcité, et l’appliquer d’une façon indifférenciée, à tous. Il faudra ensuite accepter d’organiser la rentrée scolaire selon les conditions géographiques, démographiques et sanitaires ; de différencier les formes de protection sanitaire selon les générations ; de traiter différemment ceux des citoyens qui doivent être protégés et ceux qui ont les moyens de financer la protection des autres ; et enfin, de reconnaître qu’il y a des secteurs qui doivent être encouragés beaucoup plus que d’autres: la santé plus que l’automobile, l’éducation plus que la chimie, le digital plus que les énergies carbonées, l’alimentation plus que l’aéronautique. Il faut promouvoir en priorité l’économie de la vie, dont nous ressentons cruellement le manque, et que rien ne semble venir prendre vraiment au sérieux.

Si on ne rétablit pas au plus vite ce délicat équilibre, entre l’universel et le particulier, la nation ne sera plus bientôt qu’une collection d’individus uniformes, se disputant, se battant, s’entretuent même, au nom de différences imaginaires. Pour le plus grand bénéfice des pays qui auront su, mieux que nous, distinguer ce qui doit les rassembler, des différences qui viennent enrichir leur identité.