La sociologue Hasna Hussein, membre de l’Observatoire de la haine en ligne (CSA) et directrice de l’association de prévention de l’extrémisme violent Prevanet, dessine quelques pistes pour lutter efficacement contre la montée de l’islamisme radical

Hasna Hussein est membre de l’Observatoire de la haine en ligne (CSA) et directrice de l’association de prévention de l’extrémisme violent Prevanet

« Vudailleurs.com » : Que pensez-vous de la loi contre le « séparatisme islamiste » ?

Hasna Hussein :  Il faut passer par la loi mais elle ne suffira pas si un travail de fond sur le terrain n’est pas mis en place. En France, une frange de la population est encore dans le déni face à la montée de l’islamisme radical et répond : « Nous ne sommes pas concernés ». Les chiffres sont pourtant éloquents : notre pays figure parmi les plus touchés en Europe par les attentats. L’islamisme s’appuie quant à lui sur un discours de rupture avec les valeurs républicaines, surfant sur des postures victimaires, émotionnelles et identitaires, pour étendre l’acceptabilité de sa cause et attirer de nouveaux sympathisants. Même si ce discours ne prône pas directement le djihad, il permet néanmoins de renforcer la colère chez certains récepteurs, préparés au passage à l’acte par la propagande extrémiste djihadiste.

Pour autant, nombre d’établissements scolaires situés en REP+ ne sont pas encore sensibilisés à la prévention primaire sur le sujet, certains estimant qu’ils n’en ont pas besoin. Le travail de terrain a été abandonné depuis trop longtemps. Aujourd’hui, il y a urgence à agir. Car, l’islamisme radical, prône notamment un rejet de toute forme d’altérité. Il constitue en ce sens une menace pour le vivre ensemble.

Comment expliquez-vous que l’islamisme radical soit aussi ancré désormais dans l’Hexagone ?

En raison d’un manque d’action face à sa propagation, à partir des années 80. Il faut savoir que la pensée islamiste va se métamorphoser et se séculariser d’une part, pour intégrer le jeu démocratique, via notamment des cadres dirigeants d’associations musulmanes, d’autre part, en mettant l’accent sur le piétisme, où l’islam devient un moyen de développement personnel, et s’insinue dans tous les champs de la vie sociale (école, club sportif, etc.).

Des groupuscules porteurs d’une idéologie de rupture ont alors pris place et développés une approche sociale dans les quartiers sensibles, récemment désignés sous le vocable de « quartier de reconquête républicaine » (QRR), où la présence de l’État sous toutes ses formes n’avait cessé de diminuer d’année en année.

C’est aussi à cause des mauvaises compréhensions du principe de la laïcité. Aujourd’hui, il faut rompre avec les stéréotypes sur la laïcité française (conçue comme « athéisme », « répression de la pratique cultuelle »…), et l’enseigner à plus grande échelle auprès des jeunes, mais aussi des professionnels de la jeunesse, des agents publics, des parents.

N’est-il pas trop tard aujourd’hui pour tenter d’inverser la donne ?

Il n’est jamais trop tard. Pour contrecarrer leur discours, il faut des outils adaptés, repenser la mixité culturelle et donner plus de moyens aux collectivités locales et acteurs associatifs pour agir. Les questions éducative et pédagogique sont primordiales. Les deux principaux leviers d’action auprès des jeunes nous paraissent devoir être ici l’éducation aux médias et à l’information d’une part, et le développement de l’esprit critique d’autre part. Ces approches permettent de sensibiliser les jeunes sur les dangers du radicalisme islamiste à travers l’information et l’argument, en vue d’instaurer un bon niveau de vigilance à l’égard d’un phénomène d’endoctrinement ou d’un contenu belliqueux diffus. Le recours au théâtre-forum, basé par exemple sur des parcours des jeunes repentis, permet d’éveiller les jeunes aux techniques de manipulation utilisés par les islamistes, comme le montre notre expérience au sein de Prevanet dans le domaine de la prévention, menée dans plusieurs départements. Le théâtre interactif sur les expériences et risques numériques constitue un outil d’analyse, de réflexion et de pratique par une approche ludique, collective, participative et constructive pour comprendre ces mécanismes de recrutement et réfléchir sur les facteurs de protection de la radicalisation menant à la violence.