Je n’ai aucun regret, parce qu’on ne vit pas de regrets et que je considère que toute cette période a été riche de rencontres, d’événements, du sentiment d’être utile aux autres, de réelles solidarités et de responsabilités. En bref, je ne me suis pas ennuyé et je n’ai pas vu les années défiler pour ce que j’appelle cette première vie. À titre personnel, je fais mienne cette formule de Confucius : « On a deux vies et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on n’en a qu’une. »
Durant toutes ces années, j’ai rencontré et côtoyé des dizaines de milliers de militants et adhérents, plus encore de salariés dans des visites d’usines, d’administrations et d’hôpitaux, ce qui permet de bien sentir les évolutions. J’ai tenu des centaines de réunions d’instances syndicales dans une confédération que l’on surnomme souvent « l’auberge espagnole » tant celles et ceux qui la composent viennent d’horizons professionnels divers, d’opinions politiques personnelles disparates, de confessions multiples ou athées. Ce qui nous relie, c’est le fait d’être salarié en activité, au chômage ou en retraite, un attachement  viscéral à la liberté de comportement et à l’indépendance. Ce qui implique une vie démocratique interne intense.
En tant que secrétaire général de FO entre 2004 et 2018, j’ai géré avec les équipes des conflits et des négociations. J’ai appris au fil du temps que pour avancer, il faut de la confiance et du respect, y compris quand on est en désaccord.
J’ai croisé et discuté avec quatre présidents de la République, sept Premiers ministres, onze ministres du Travail et treize ministres de l’Économie. Tous sont différents et pas simplement par leur appartenance politique. Il arrive, par exemple, qu’un républicain soit plus social qu’un socialiste. Les personnalités et comportements sont très importants. Peut-on se parler franchement ? Comprend-on le raisonnement de son interlocuteur, même si on ne le partage pas ? Peut-on s’engager, c’est ‎à dire tenir ses engagements ? Pourquoi finit-on par en tutoyer certains et à créer un lien d’amitié ? Comment se passent les réunions officielles et les autres contacts ? En quoi les téléphones portables ont-ils renforcé les contacts ?
Quelles sont les relations entre les responsables syndicaux et patronaux et entre les syndicats ? On a souvent tendance à présenter ces contacts comme des relations conflictuelles. Cela peut arriver, mais nous nous parlons et nous nous rencontrons régulièrement, y compris pour voir où sont les points de désaccord entre nous. Chacun des quatre présidents de la République avait sa vision du rôle des interlocuteurs sociaux et du dialogue social. Chirac le respectait et laissait beaucoup de marges  de manœuvre à son Premier ministre.
Le social n’était pas la culture de Sarkozy, mais il était cash et a su s’entourer. Hollande donne l’apparence de la sociabilité, mais est finalement égocentrique et pas très franc du collier. Le social n’est pas la culture de Macron, mais en plus il considère que lui seul a raison et que la négociation sociale est un frein à sa volonté de réforme, ce qui a engendré les Gilets jaunes et le conflit des retraites notamment.
  Aucune démocratie ne peut fonctionner normalement sans règle, sans représentants mandatés et pouvant s’engager, sans une réelle liberté de négociation et d’association. Là encore, c’est une question de conviction et de respect. L’un des objets de ce livre est également de montrer comment les choses se passent, de démystifier ce que d’aucuns appellent un entre-soi. Il s’agit aussi de livrer modestement mon analyse de l’actualité récente et d’exposer les réformes et évolutions qui m’apparaissent indispensables.
Jean-Claude Mailly