Jean-Claude Beaujour vice-président de l’association France-Amériques

En décidant de choisir Kamala Harris comme sa colistière à l’élection présidentielle du 3 novembre prochain, Joe Biden a fait le meilleur choix politique dans le contexte électoral actuel. Ce contexte politique imposait à Joe Biden de tenir compte non seulement des forces en présence dans le corps électoral des Etats-Unis mais aussi du ticket Trump/Pence, sauf à ce que le président sortant ne décide de se séparer de son vice-président. Ce serait d’ailleurs une première depuis très longtemps car les derniers présidents candidats à leur propre réélection avaient tous concouru avec leurs vice-présidents, qu’il s’agisse de Dwight Eisenhower, Jimmy Carter, Ronald Reagan, Bill Clinton, George Bush Sr, George Bush Jr, ou encore récemment de Barack Obama.

Le choix d’un vice-président ou d’une vice-présidente ne peut être une question de simple amitié, d’affection ou même de sympathie. C’est d’abord un choix politique qui consiste pour le candidat à s’adjoindre un vice-candidat capable de lui apporter le plus grand nombre de voix nécessaire pour obtenir la majorité des grands électeurs. C’est encore un choix politique que celui de présenter au pays un ticket capable de délivrer un message audible du plus grand nombre d’électeurs. Tout candidat qui se hasarde à sortir de cette démarche risque l’échec.

Les premières annonces médiatiques ont fait apparaître Madame Harris comme une candidate noire, une première dans l’histoire du pays puisque jamais avant elle une femme noire n’avait été choisie pour constituer le ticket à l’élection présidentielle. Que Madame Harris, fille d’un universitaire américain d’origine jamaïcaine, ancien professeur d’économie à Stanford, et d’une chercheuse en cancérologie d’origine indienne aujourd’hui décédée, soit noire, est un fait. Il s’agit là d’un élément visible de sa personne qu’il est impossible de cacher, tout comme le fait qu’elle est une femme. Que le choix de Joe Biden soit d’adresser un premier message à une grande partie de l’électorat américain, à savoir les femmes – qui sont majoritaires dans le corps électoral, et les minorités – notamment la communauté noire mais aussi la communauté sud-asiatique, n’a rien d’étonnant et est tout à fait logique. Que le candidat ait la volonté d’adresser ce premier message en disant aux électeurs qu’il souhaite que « le gouvernement par le peuple et pour le peuple » les prenne en compte, est une nécessité politique. Comment d’ailleurs Joe Biden pouvait-il rester sourd aux évènements récents qui ont rappelé que l’Amérique reste minée par les tensions raciales et sociales ? Il s’agit certes d’un message symbolique. En effet, madame Harris est la face visible d’une partie de l’Amérique qui se considère comme exclue de l’idéal américain : tous les Hommes sont égaux » (All Men are created equal) qui figure dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776.  Car n’en déplaise aux détracteurs de Joe Biden et de Kamala Harris, la politique est affaire de symbole, il en a toujours été ainsi et partout à travers le monde. L’oublier serait une erreur qui parfois peut conduire au séparatisme et souvent à la violence.

Ce choix est d’autant plus politique que la candidate à la vice-présidence, avocate formée dans les meilleures universités du pays, a pratiqué pendant de nombreuses années les fonctions de procureur de San Francisco puis de l’Etat de Californie. Madame Harris a donc exercé des responsabilités au sein du plus grand état d’Amérique avec près de 40 millions d’habitants et de surcroît l’un des poumons économiques du pays (14,5% du PIB des Etats-Unis en 2018, ce qui en ferait s’il était indépendant la 5e puissance mondiale) dont elle est le Sénateur depuis 3 ans. Dans ses fonctions judiciaires, Madame Harris s’est montrée comme étant une fervente défenseure du respect de la loi et de l’ordre public, au point d’avoir été parfois critiquée dans son propre camp. Or, depuis que le coronavirus a freiné l’économie du pays, il semble bien que le président sortant veuille axer sa campagne sur les questions de sécurité et sur l’ordre public. Par conséquent l’ex-procureure Kamala Harris sera indiscutablement un interlocuteur de poids face au ticket Trump/Pence sur ces sujets qui comptent beaucoup pour les électeurs américains car il sera difficile de l’accuser de laxisme. Il y a fort à parier que cette expérience consolidée n’aura pas échappé à Joe Biden, qui n’est pas un nouveau venu en politique.

Enfin, il s’agit d’un choix très politique de la part de Joe Biden, qui a choisi une femme ayant une solide et récente expérience d’élue locale. On se souvient des reproches formulés à l’égard d’Hillary Clinton, jugée à tort ou à raison comme étant un pur produit de Washington éloignée des réalités des gens simples. Comme ailleurs dans le monde, l’électeur américain du XXIe siècle souhaite pouvoir élire des dirigeants expérimentés, capables de les comprendre et qui ne soient pas déconnectés des réalités de la vie quotidienne. En cela Madame Harris, qui n’a que 55 ans, répond à ces exigences probablement beaucoup plus que d’autres choix possibles que Joe Biden aurait pu faire s’il avait retenu Elisabeth Warren ou encore Susan Rice.

Pour toutes ces raisons, Kamala Harris est le meilleur choix politique que pouvait faire Joe Biden à cet instant. Pour autant l’élection n’est pas gagnée ! Dans les semaines à venir la colistière de Joe Biden devra aider à rassembler le parti démocrate dans sa totalité, et en particulier s’assurer du soutien de l’aile gauche du parti qui avait fait défaut en 2016. Kamala Harris devra pour cela consolider sa politique sociale, notamment sur le sujet de la santé qui avait laissé un sentiment de flottement au cours des débats des primaires. Enfin, le ticket démocrate devra convaincre les électeurs hésitants des swing states qu’il est en mesure de remettre l’Amérique sur la voie de la prospérité économique et de la réunifier car elle est aujourd’hui profondément divisée. Bref, un challenge politique face à un Donald Trump qui désormais sait que cette bataille est très loin d’être gagnée comme il pouvait encore le penser avant que les évènements du printemps ne viennent tout bousculer.