Polytechnicien, énarque, ancien conseiller spécial du président de la République pendant onze ans, créateur et premier président de la BERD, président de Planet Finance. Jacques Attali appelle aujourd’hui les citoyens des démocraties à une prise de conscience, car pour lui les partis d’extrême sont aux portes du pouvoir. Même en France, la réélection d’Emmanuel Macron n’est pas acquise pour  2022.

 

Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que des nuages de plus en plus noirs s’accumulent dans le ciel des démocraties. Et que la décennie 2020 pourrait être celle de leur effondrement universel.

Pas une république, pas une monarchie constitutionnelle, qui ne doive s’inquiéter devant la montée des partis extrêmes, promettant de remettre de l’ordre dans le pays, de le protéger des troubles du monde, et, acceptant, pour y parvenir, de ne pas exclure de remettre en cause les principes démocratiques construits depuis des siècles, et mis en œuvre depuis au moins 1945.

Partout dans le monde, la démocratie ne gagne plus de terrain ; et si des peuples tentent de sortir de la dictature, en Amérique Latine, en Asie, ou en Afrique, rien n’est acquis. Alors que bien des démocraties basculent dans des dictatures, parfois masquées sous le vocable peu trompeur de « démocratie illibérale », comme c’est le cas au Brésil, en Inde, ou même, aux Etats-Unis.

En Europe, berceau de ces libertés, pas un pays où ne monte la marée noire. En Italie, une coalition contre nature ne conserve le gouvernement que pour retarder des élections qui donneraient tous les pouvoirs à un parti fasciste, pour la première fois depuis Mussolini. En Autriche, pays d’Adolphe Hitler, il a fallu un basculement xénophobe du parti écologiste pour retarder le retour d’un parti d’extrême droite. En Allemagne, pourtant pays fort vigilant, l’extrême droite monte très vite, d’une façon continue, et plus seulement dans les régions les plus pauvres de l’Est. En Espagne, une coalition fragile masque la montée fulgurante d’une extrême droite très dure, elle aussi nostalgique du dictateur qu’elle a enfanté. Dans les pays d’Europe du Nord, les partis socio-démocrates sont en miettes et les partis extrémistes sont au bord du pouvoir, même en Suède, où l’hostilité à l’égard des étrangers monte en flèche et où leur intégration est de plus en plus problématique.

En France, on continue à se bercer d’illusions, se rassurant en disant que, quoi qu’il arrive, même si l’actuel président devenait vraiment très impopulaire, même si les partis traditionnels ne se relevaient pas de leurs débâcles, le pays sera assez sage pour ne pas élire un président de la République d’extrême droite. Beaucoup pensent et proclament que notre système électoral nous protège des extrêmes. C’est faux. Et c’est oublier quelques leçons de notre Histoire, et en particulier ce qui s’est passé dans toutes les élections présidentielles, depuis le départ du général de Gaulle : Premièrement, aucun candidat n’a jamais été vraiment élu président de la République, dans notre pays : c’est toujours quelqu’un d’autre qui a été battu. Deuxièmement, aucun président de la République n’a été réélu, sauf après une période de cohabitation. Troisièmement, aucun président élu la première fois où il a été candidat n’a été réélu. L’actuel président coche toutes ces cases. Et sa réélection n’est donc absolument pas acquise pour 2022. Même face à un candidat d’extrême droite. Bien au contraire. Et ce qui se joue, en ce moment même, avec l’affaire des retraites en est une manifestation fort inquiétante.

Tout cela s’explique aisément. Nos démocraties semblent incapables de recréer de la croissance, de garantir le maintien des acquis sociaux, de protéger des dangers venus d’ailleurs, d’intégrer les innombrables laissés pour compte, que sont les femmes, les nouveaux venus, et tant de jeunes issus de milieux ou de territoires délaissés. Elles semblent incapables de garantir aux citoyens les certitudes dont ils ont besoin, de ne pas donner le sentiment que les élites politiques bénéficient de privilèges, pour elles et leurs enfants, dont sont à jamais exclus les classes moyennes, qui se vivent en voie de prolétarisation.

En France comme ailleurs, la démocratie ne survivra que si elle se donne un projet, qui ne peut pas se résumer à se présenter comme un rempart contre l’extrême droite, ou contre l’extrême gauche. Elle doit donner du sens à la nation, à son inscription dans l’Europe, dans le monde, et dans la nature. Elle doit trouver une façon de rassembler les Français dans un projet convaincant, qui ne peut être seulement défensif. Elle doit démontrer, et c’est parfaitement possible, que, tous ensemble, nous pouvons vivre mieux ; et que les générations futures peuvent vivre mieux encore.

Jacques Attali