Il y a des moments où il faut savoir « pousser un coup de gueule ». Nous sommes face à une initiative venue d’un autre temps. Les professionnels du tourisme et nos destinations n’ont pas besoin que l’on ressorte un dossier ancien posé sur une étagère et archivé depuis bien longtemps.

Michel Durrieu, directeur général du Comité Régional du Tourisme (CRT) de Nouvelle-Aquitaine et Conseil Spécial du Secrétaire Général de l’Organisation Mondiale du Tourisme (Nations Unies).

Tout est parti d’une déclaration d’Éric Lombard, directeur général du groupe Caisse des dépôts, sur le plateau de 12H, l’heure H, le 14 mai sur BFM. « Le tourisme a été très « désintermédié » par des grandes plateformes américaines: Airbnb, Booking.com. Il faut qu’on se réapproprie le lien avec le client ». Et il poursuit « donc on travaille (…) pour mettre en place une plateforme pour que le touriste allemand qui arrive à Colmar puisse savoir où sont les brasseries, à quelle heure ouvre le musée d’Issenheim ». « Ça doit être sur une plateforme que nous maîtrisons, nous, en France. »

 

Quel beau discours national, que nos voisins Allemands, qui sont aussi nos premiers visiteurs, apprécieront. Rappelons, que l’un des reproches qu’ils ont l’habitude de nous faire et de ne pas penser suffisamment à leurs attentes et de ne pas parler la langue de Goethe. Alors offrons leur une plateforme française, pensée pour des Français, qui ne marcheront déjà pas en France.

Allons-nous laisser créer un nouveau gouffre financier pour l’État. Allons-nous réinventer le Minitel ou financer le « Discovery du tourisme »? Soyons réaliste, nous n’aurons pas les moyens d’en faire un outil avec des flux suffisants pour générer un chiffre significatif pour faire vivre nos acteurs nationaux. La France n’a pas besoin d’une nouvelle plateforme, d’abord parce qu’il en existe déjà, ensuite parce que la clé du succès n’est pas dans la technique mais dans la capacité à rendre l’offre visible. Pourquoi aucun moteur de recherche européen n’a su s’imposer, face à Google ? Pourquoi la France n’a pas su garder ses plateformes « la fourchette » vendu à Trip Advisor, Abritel à Homeway (groupe Expedia), etc.… ? Simplement car nos fleurons n’avaient pas les moyens de financer leur référencement et de générer plus de visites.

Quel modèle économique est envisagé par la caisse des Dépôts? Si nous partons du postulat que le reproche qui est fait à Booking ou à Airbnb est d’avoir des commissions trop élevées. Est-il envisagé que cette nouvelle plateforme offrira des taux inférieurs et aura, « en même temps » la capacité d’investir pour sa promotion et son référencement? Depuis deux ans l’État rabote à nouveau les moyens d’Atout France, en charge de la promotion de la destination France, et ne verse qu’une subvention de 32 millions d’euros, alors que Booking investit plusieurs milliards en communication.

Ouvrons les yeux cette plateforme ne peut avoir d’intérêt que pour le groupe ACCOR qui peut saisir l’opportunité d’un financement public. En 2015, le groupe avait déjà tenté de répliquer à Booking en ouvrant aux indépendants sa plateforme de réservation. Moins de 18 mois plus tard, la marche arrière avait été violente, arrêt de l’expérience, laissant aux passages les indépendants engagés sans canal de distribution. Le modèle économique n’avait pas permis à ACCOR de faire des économies, ni de générer de nouveau revenus, bien au contraire. Enfin et ce n’est pas négligeable de le rappeler aujourd’hui, ACCOR est détenu à plus de 60% par des capitaux internationaux (Chinois, Qatari et Américains, etc.), avec un siège fiscal à Amsterdam !

 

Alors que nous ne connaissons pas exactement la forme que prendra la sortie de la crise sanitaire et au commencement d’une crise économique et sociale qui risquent de durer plusieurs années, l’urgence est-elle de créer une plateforme à l’avenir incertain et aux modèles économiques et stratégiques douteux. Attention aux fausses bonnes idées…un peu « populistes et très « politiques ».Que l’Etat finisse ce qu’il a commencé. Il s’était engagé en 2015 à financer des solutions pour consolider l’information touristique en créant data-tourisme. J’avais eu la chance de participer et de lancer cet outil pour collecter l’information produite par les acteurs touristiques territoriaux et la mettre en open datai. En 2019, l’État a décidé de réduire les budgets et par conséquent ses ambitions. La data c’est une chose la vente s’en est une autre.

Maintenant, nous devons aider les professionnels, les hôteliers, les restaurateurs, les sites touristiques à traverser cette crise et à adapter si nécessaire leur offre. Donnons les moyens aux entrepreneurs de s’exprimer, aux employés les moyens de garder leurs emplois et leurs conditions, et aux citoyens le droit de prendre des vacances. Ne laissons pas une minorité de décideurs financer des solutions qui n’auraient comme objectif que de servir l’intérêt de quelques-uns au détriment de l’intérêt général. Ne faisons pas croire aux Français qu’une plateforme « Made in France » leur fera consommer français.