Loïk Le Floch-Prigent

Quand la direction de l’entreprise Bridgestone à Béthune annonce la fermeture définitive de l’usine, politiques, médias et syndicats s’émeuvent comme s’ils découvraient en 2020 qu’il y a un problème caché depuis longtemps par l’entreprise. Pourtant si effectivement, c’est un drame pour la cité de Béthune ce n’est, en rien, une surprise : une lente érosion de l’effectif depuis des années, une absence d’investissements et une concurrence chinoise affectant les produits bas de gamme de l’usine. Si on rajoute à ce tableau les attaques vigoureuses contre l’automobile issues des rangs de l’écologie politique, on voit que l’étonnement et l’indignation sont largement hypocrites. 

Lorsque l’entreprise américaine Firestone s’installe à Béthune, c’est le renouveau après la fermeture des Mines et l’espoir pour la cité, l’automobile est le secteur en pointe qui investit et recrute, et l’usine va accueillir bientôt des employés par milliers. Les Japonais finissent par avaler l’entreprise et l’automatisation des productions va faire graduellement baisser l’effectif tandis que le positionnement va rester celui des pneus de deuxième monte. Pour qui regarde l’industrie, les avertissements ne manquent pas.

Tout d’abord Bridgestone qui rivalise avec Michelin pour la première place mondiale dans le pneu va recevoir des subventions européennes pour investir dans les pays de l’Est, Hongrie et Pologne, ils vont investir dans des unités très modernes et bénéficient d’une main d’œuvre meilleur marché qu’en France. C’est là qu’ils vont développer les pneus du futur. La politique est alors de ramener ces pays dans le giron de démocraties, tout le monde se félicite de la marche vers la démocratie de ces nouveaux territoires. La baisse des effectifs à Béthune est cependant à mettre en relations avec ce désir d’Europe, et les différentiels de salaires, de charges et d’imposition n’émeuvent personne. Le vers est cependant dans le fruit, car Bridgestone n’investit plus à Béthune que pour la maintenance.

Arrive ensuite la mondialisation heureuse avec l’arrivée de la Chine dans l’OMC. Fortement soutenue par les Européens, cette entrée apparaît comme un gage de paix, après la chute du Mur de Berlin, c’est la Grande Muraille qui disparaît, et, d’ailleurs, Bridgestone s’installe en Chine et va produire des pneus à un prix cassé de moitié, effaçant du même coup la concurrence du bas de gamme. Les avertissements arrivent de partout, en particulier de Michelin qui avertit la Commission européenne des difficultés à venir dans le secteur du pneu européen. Ce discours sera inaudible et l’entreprise nationale va engager un programme de réduction de ses sites qui conduira à l’annonce de la fermeture de son usine de La Roche Sur Yon, mais la Vendée est une région industrielle de pointe et pourra absorber les effectifs !

Par ailleurs le combat mené contre le moteur thermique depuis des années en France, moteur diesel en apéritif, et moteur à essence depuis, les interdictions de circulation dans les agglomérations, les punitions permanentes inventées contre les automobilistes, et dernièrement le confinement du Covid ont conduit à un affaiblissement majeur de l’industrie automobile. On peut dire que ce secteur, comme l’aéronautique et d’une façon générale tout le transport sont en crise et les sous-traitants sont à la peine, cherchant à réduire partout où c’est possible effectifs et production.

Le site de Béthune est donc la résultante de toutes les contradictions de l’industrie nationale avec, en plus, un dialogue social difficile puisque le referendum proposé par l’entreprise pour discuter « compétitivité » du site a été rejeté par le personnel… On ne peut donc pas dire qu’il y a eu surprise.

Finalement on veut tout à la fois, de l’emploi dans l’industrie automobile, mais moins d’automobiles, car elles empêchent le bien-être des citoyens urbains. Comme les vélos et les trottinettes qui les remplacent viennent tous d’Asie, c’est double peine pour l’industrie nationale. On veut de bons salaires, mais on veut aussi l’Europe et la paix économique de monde. On ne veut pas se protéger des concurrences internationales, nos produits sont plus chers, et on achète toujours le moins cher. Fabriquer Français avec un surcoût, puis acheter le produit chinois, encore double peine. La promotion du véhicule électrique alors que toutes les batteries viennent d’Asie et qu’elles correspondent à 40 % du prix illustrent bien cette incohérence en profondeur, cette schizophrénie absurde mais ancrée dans le comportement de chacun : « Je veux de l’emploi, mais en tant que consommateur, je le fais disparaître ».

Comment se sortir de ce cycle infernal qui frappe aujourd’hui Béthune, mais qui entraîne par le fond une grande partie de l’industrie française ? En réfléchissant aux normes et réglementations qui protègent travailleurs et consommateurs français, mais qui pénalisent ses industries et finissent par faire disparaître les consommateurs eux-mêmes en diminuant leurs avoirs.

Pour le pneu de Bridgestone, pneu de deuxième monte concurrencé par le pneu chinois, on en vient à estimer que le prix proposé est de l’ordre du prix « matières », c’est-à-dire que tous les investissements de production de nos amis d’Asie sont à coûts nuls. La concurrence soviétique sur les moteurs électriques avait eu cette caractéristique il y a cinquante ans plongeant tout le secteur électrique dans les difficultés. Il faut donc remonter la chaîne et fixer avec la compétition asiatique des normes de conditions de travail acceptables. On sait que nous protégeons nos travailleurs, pas eux et il faut en tenir compte quelque part pour que la concurrence soit possible. Ce qui est vrai des conditions de travail doit aussi se réaliser sur toutes les atteintes à l’environnement, notre code environnement est devenu en trente ans aussi lourd que celui du travail avec des ajouts hebdomadaires, mais ces mesures ont un coût, environ le double en investissements de nos concurrents asiatiques, il faut en tenir compte dans les échanges internationaux. Ce qui est vrai des conditions de travail doit aussi se réaliser sur toutes les atteintes à l’environnement, notre code environnement est devenu en trente ans aussi lourd que celui du travail avec des ajouts hebdomadaires, mais ces mesures ont un coût, environ le double en investissements de nos concurrents asiatiques, il faut en tenir compte dans les échanges internationaux. Les usures dépendent de l’usage, certes, mais il suffit d’édicter des normes comme on l’a fait pour le moteur thermique, si les normes et règlements ont comme seule fonction de disqualifier l’industrie nationale, il faut le dire et déménager le reste de notre potentiel industriel, les normes et réglementations doivent protéger le consommateur, les normes actuelles sur le pneu ne le font pas.

Les usures dépendent de l’usage, certes, mais il suffit d’édicter des normes comme on l’a fait pour le moteur thermique, si les normes et règlements ont comme seule fonction de disqualifier l’industrie nationale, il faut le dire et déménager le reste de notre potentiel industriel, les normes et réglementations doivent protéger le consommateur, les normes actuelles sur le pneu ne le font pas. Il va falloir reconstruire à Béthune dans et autour du caoutchouc puisqu’il y a des compétences indiscutables dans cette région, mais on n’échappera pas, pour y arriver, à une réflexion sur les normes et règlements et aux pénalités à faire payer aux importateurs qui ne respectent pas chez eux les droits des travailleurs et le respect de l’environnement.