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Le Dr Philippe Schweizer va diriger le centre universitaire Fernando Pessoa qui accueillera 190 étudiants à la rentrée 2013 notamment en odontologie, kinésithérapie et orthophonie. Face aux oppositions que suscite l’installation de l’université privée, le praticien affirme que « les futurs diplômés seront au niveau des praticiens formés en France ».

 

 

L’Union nationale des étudiants en chirurgie dentaire doute de l’enseignement dispensé par le centre qui ne contiendrait pas de travaux pratiques. Que lui répondez-vous ?

 

L’ Unecd est dans son rôle et je comprends l’inquiétude des étudiants qui sont tous passés par le concours très sélectif du Paces (Première année commune aux études de santé) et qui s’imaginent voir arriver dans quelques années un nombre non maîtrisé de nouveaux confrères mal formés. Je tiens à les rassurer avec force : le programme d’étude sera respecté conformément aux directives européennes, il y aura évidemment des TP et les futurs diplômés seront au niveau des praticiens formés en France, j’en prends personnellement l’engagement. Les enseignants de qualité, désireux d’enseigner au centre Pessoa sont très nombreux et je dois avouer que choisir ne sera pas une chose facile, mais nous avons encore le temps…

Craigniez-vous une opposition de la part de l’Ordre des chirurgiens-dentistes ?

 

L’Ordre des chirurgiens-dentistes est évidemment très attentif à l’installation d’une formation en sciences odontologiques privée. L’opposition de principe vient de la nouveauté de cette formation qui se fera sur le sol français et donc modifie les règles actuelles. L’Ordre s’en réfère, tout comme moi, à la loi. Le numerus clausus est détourné depuis de nombreuses années par les jeunes français qui partent étudier à l’étranger et reviennent, forts des « accords de Bologne »,  faire valider leur diplôme par le Conseil de l’ordre puis exercer normalement en France. Que le centre universitaire Pessoa  existe ou pas, de fait, le détournement du concours d’entrée aux formations odontologiques continuera ! Pessoa n’est donc pas le problème, mais nous touchons là à la dérégulation de notre système d’enseignement supérieur, engendré par notre appartenance à l’Europe. De plus notre territoire est grand ouvert à l’installation de nombreux confrères étrangers ne maîtrisant même pas notre langue ! Je sais que le Conseil de l’ordre se penche actuellement sur ce problème et cela est très bien. L’Ordre est parfaitement dans son rôle et demande des explications, ce qui est normal. Je respecte et j’approuve cette démarche.

Le territoire du Languedoc-Roussillon ne manque pas de chirurgiens-dentistes ; ne craigniez-vous pas à  terme qu’un grand nombre d’étudiants s’installent dans des secteurs où l’offre est déjà suffisante ?

Après une longue et difficile réflexion, j’ai donné mon accord pour diriger ce centre dans ma ville. La condition préalable à cet accord a été d’obtenir l’assurance qu’il n’y ait pas d’autres ouvertures de centre Pessoa en France métropolitaine. Je ne tiens pas à participer à déréguler les professions enseignées. J’ai obtenu verbalement, puis par écrit cet engagement formel. Nous formerons 60 étudiants par centre, soit 120 nouveaux praticiens à terme par an. Je rappelle qu’en 2010, 283 chirurgiens-dentistes titulaires d’un  diplôme étranger sur 1080 se sont installés, soit 26 % des nouveaux praticiens et ce pourcentage ne cesse d’augmenter ! Que Pessoa existe ou pas, cela ne changera rien car le centre accueille des étudiants venant de la France entière qui repartiront s’installer dans leur région. Il n’y a qu’un nombre très limité d’étudiants locaux et je suis prêt, car conscient de cet éventuel problème, à en discuter avec le Conseil régional de l’ordre pour fixer un pourcentage à respecter.

Des personnalités éminentes soutiennent l’institut, est-ce pour vous un gage de son intérêt ?

Il est évident que modifier les règles établies de formation dans les professions de santé peut déstabiliser certains de mes confrères, mais je peux vous assurer que beaucoup d’entre eux approuvent une telle initiative. Que des personnalités éminentes soutiennent l’institut n’est donc pas surprenant, elles sont lucides quant aux carences de notre mode de sélection et ont choisi de soutenir une formation qui se fera sur le sol français car le projet sera mieux maîtrisé. C’est évidemment une bonne chose ! Nous sommes dans l’Europe et devons nous adapter !

Quels sont les avantages d’une voie privée de l’enseignement médical ? N’avez-vous pas l’obligation d’une formation d’excellence, comme les grandes écoles par exemple ?

Je tiens à rendre hommage au corps enseignant de notre pays, on ne peut que le féliciter de l’excellence du travail effectué et notamment tous mes confrères et amis de la faculté d’odontologie de Montpellier. Cependant l’Europe et les « accords de Bologne » ont transformé les règles établies ; les étudiants ont depuis plusieurs années le choix du lieu et des conditions d’études. Avec la facilité des moyens de transport, le nombre d’étudiants à l’étranger ne cesse d’augmenter et personne ne s’est offusqué du budget alloué à ces études, ni même du niveau de l’enseignement donné.  Le nombre de jeunes praticiens étrangers qui s’installent en France est inquiétant : 14,72 % en  2010, 21,54 % en 2011 et 26,26 % l’an dernier. Ces nouveaux praticiens sont-ils dans l’excellence préconisée par nos dirigeants ? Le problème est bien réel, actuel, mais européen ! Le centre de formation privé Pessoa n’est peut-être pas aussi choquant que cela : former des étudiants français en France est aussi louable qu’une formation de ces mêmes étudiants à l’étranger. Bien sûr, le mode de sélection (déjà en pratique depuis plusieurs années à l’étranger avec des coûts bien supérieurs) dérange et cela reste à améliorer, j’en conviens. La voie privée de l’enseignement médical existe déjà et est reconnue par l’Etat.

Il est vrai que la nouveauté de cette formation en odontologie en France surprend, mais n’apporte rien de nouveau. Le coût d’un étudiant en dentaire est conséquent et en ces temps de crise, une formation n’engendrant aucune dépense pour l’Etat est un argument en faveur du privé. L’Etat a-t-il les moyens de se priver du numerus clausus ou de l’augmenter fortement de façon à rééquilibrer dans 10 ans une démographie professionnelle en chute libre, cela malgré l’arrivée des nouveaux praticiens  étrangers. La question reste posée. De plus, d’un point de vue économique, le centre Pessoa qui comptera d’ici 5 ans, en prenant en compte toutes les formations, environ 1 000 étudiants n’est pas à négliger. On peut estimer à 8 ou 9 millions d’euros par an au minimum injectés dans l’économie locale. Aurait-on imaginé dire non à l’installation de l’usine Toyota à Valencienne (qui elle a été largement subventionnée) sous prétexte que cette marque est japonaise ? Les Français achèteront de toute façon ces voitures… Même si la comparaison peut surprendre, elle mérite réflexion… Seule évidemment l’exigence de l’excellence de l’enseignement proposé par le centre Pessoa rendra crédible et durable ce type d’établissement qui ne fonctionnera qu’à la condition expresse d’une formation reconnue. Tel est le challenge que je me suis fixé, dans le respect des hommes, des institutions et de la loi républicaine.

Propos recueillis par Agnès Taupin