“Mme M. ?”, “Oui ?”. “C’est le biologiste du laboratoire”. Je retiens mon souffle. J’ai l’impression d’être un lycéen le jour de l’annonce des résultats du baccalauréat. Sauf que j’espère avoir raté l’examen. “Vos résultats sont positifs. Vous avez le covid 19”.

 

C’est ainsi que jeudi 12 mars, à 18h30, j’ai rejoint les 2.876 Français atteints par le coronavirus. Il a fallu deux coton-tige fourrés dans le nez et un appel pour faire vaciller ma vie paisible.

 

Mes symptômes sont arrivés mercredi 11 mars. J’avais pris ma température au saut du lit ce jour-là. Une amie proche, que j’avais côtoyée dimanche matin, a développé des symptômes grippaux le lundi. Son médecin traitant n’avait pas voulu la faire dépister malgré sa rémission d’un cancer et son état globalement faible, mais je savais qu’il pouvait s’agir du covid.

 

38,5 au thermomètre. “Et m…”.

 

Globalement, mis à part la température, un mal de crâne de chien, et une toux sèche, je n’ai rien de particulier. Quand le médecin est venu à mon domicile, lui, était paniqué. “Vous avez côtoyé quelqu’un qui a le coronavirus ?” m’a-t-il demandé. Non, je n’ai pas côtoyé un cas avéré de coronavirus. Mais mon amie, et 5 autres de nos connaissances, sont tombées subitement malades en moins d’une semaine. Tous ont la grippe. Enfin ce que l’on pense être la grippe.

 

Pourtant je fais partie des “happy few” à avoir eu l’autorisation de me faire dépister. Pas eux. Pourquoi ? Parce que mon petit garçon de 7 ans est soigné depuis des années en pneumologie à l’hôpital Neker. Ses poumons ont été abîmés il y a des années alors qu’il était bébé. Depuis, chaque bronchite qu’il attrape tourne à la catastrophe et le mène vers des difficultés respiratoires importantes. Alors, oui, j’ai été dépistée. Pour le préserver lui. Lui aussi l’a été le lendemain de mes résultats : pour lui permettre de fuir au plus vite le lieu où je me trouve. Pour sauver mon fils, je dois m’en séparer pendant 15 jours.

 

Il n’y a pas assez de tests pour tous les malades : voilà ce que j’ai appris lorsque je me suis rendue au centre d’analyses médicales de ma ville. Or sans dépistage, les informations données aux patients sont totalement hallucinantes ! Mon amie, par qui j’ai été contaminée, a envoyé ses enfants à l’école toute la semaine. Normal : officiellement elle a la grippe. Personne ne lui a demandé de les garder en confinement pendant 15 jours. Alors que ce fût la première chose que l’on m’a dite, une fois le diagnostic posé.

 

Que dire de ces 5 autres personnes présentant les mêmes symptômes ? Aucune n’a eu comme recommandation de rester chez elle 15 jours durant. Elles ont donc pu se rendre dans une pharmacie, attendre, parler, acheter leurs médicaments. Elles peuvent également côtoyer leurs amis. Quand leur traitement sera achevé, elles pourront même reprendre leur vie normale… si elles ne l’ont pas fait avant. Concrètement si je n’avais pas su que j’avais attrapé cette maladie, je serais sortie. J’aurais peut-être même conduit mes enfants au square. Jamais la fièvre n’a été handicapante pour moi. Je la supporte très bien. Cela a toujours été ainsi.

 

A la lumière de cette information, comment regarder également les chiffres diffusés par le gouvernement ? Le nombre de cas en France est totalement sous-estimé. De mes 6 connaissances, je suis la seule à avoir bénéficié du test. 1 sur 6… ça fait peu.

 

Pire : les médecins eux-mêmes ne sont pas informés du protocole à suivre. J’ai dû appeler moi-même le numéro vert « spécial coronavirus » pour informer mon propre docteur !  Il ne savait même pas qu’il fallait faire une ordonnance pour être dépisté. La plupart d’ailleurs de ses confrères ne savent pas comment s’effectue le test, ni où. Leurs recommandations sont aléatoires. Mon médecin traitant ne savait pas quoi me dire : garder mes enfants avec moi, la durée de mon arrêt maladie… c’est moi qui lui ai donné toutes les informations que les opérateurs de la ligne dédiée au covid 19 m’avaient eux-mêmes indiquée.

 

Mais comment l’en blâmer ? Un ami de ma mère m’a appelée aujourd’hui : son petit-fils est souffrant. Mêmes symptômes, mais réaction différente. Son médecin traitant a indiqué à sa mère qu’il s’agissait vraisemblablement d’une grippe… ou pas. Mais que, de toutes façons, il ne savait pas comment diagnostiquer le covid. La maman n’a pas insisté. Elle est repartie son petit sous le bras, ses angoisses dans la poche.

 

Est-on sérieux ? Le Président de la République a fait une allocution qui se voulait rassurante : le pays est prêt, nos hôpitaux ont de la place. Les lits attendent les malades. Mais en réalité, la médecine généraliste, celle que toutes les personnes infectées vont aller voir en premier, n’est pas prête. Personne n’a informé les médecins de ville de la marche à suivre. Ils sont seuls. Et nous aussi.

 

“Ne dites surtout pas où vous avez fait le test. N’en parlez à personne”, la phrase du biologiste me reste en mémoire. “N’en parlez pas”… voilà le conseil que l’on vous donne au sortir du laboratoire. Ils ne veulent pas que la panique gagne la population et que tout le monde se rue sur les laborantins.

 

“N’en parlez à personne”. Chiche ? Et si je révélais comment la France n’est pas prête à affronter l’afflux de personnes souffrantes qui arrivera prochainement ? Car non, vous ne serez pas diagnostiqués. Non, ceux qui ont le covid et qui ne le savent pas, ne sont pas confinés chez eux. Non, les médecins ne connaissent pas le processus à suivre. Non, ils ne diront pas à leurs patients de rester avec leurs proches enfermés dans leur maison. Non, les personnes atteintes du covid n’ont pas conscience qu’au bout de 10 jours leur grosse grippe pourrait les conduire aux urgences.

 

Oui, vous, vos enfants, vos proches, côtoieront peut-être dimanche matin au marché, une personne qui a juste “une grosse rino”. Une personne qui tâtera peut-être les fruits avant que vous-mêmes n’agrippiez les délicieuses bananes du stand. Oui, le virus continuera de contaminer des milliers de personnes. Oui, il y aura bien 70% de la population atteinte. Parce qu’en France, les médecins généralistes, telle la cinquième roue du carrosse, ont juste été… oubliés.

Mme M.