Dr. Shirley Yu est économiste politique, conseillère en stratégie et directeur du conseil d’administration | Harvard & LSE

Quelle est la situation de l’économie chinoise, en termes de production (PIB) et d’emploi ?

Parlons d’abord de la forme de la reprise économique en Chine. En février dernier, le gouverneur adjoint de la Banque centrale, Chen Yulu, a évoqué une reprise économique en forme de « V ». À l’époque, la Chine avait été principalement touchée par un choc d’offre. Mais en mars, alors que la plupart des pays développés se sont engagés dans un processus de verrouillage de leurs marchés, la Chine a aussi été frappée par un choc de demande. Il est impossible de concevoir que la Chine puisse se redresser économiquement de manière solitaire, si le reste du monde ne va pas mieux. Le processus de reprise économique ne sera pas un « V ». Il s’agira plutôt d’une reprise en forme de « U ». Et encore, si la Chine devait être frappée par une deuxième vague de Covid-19, il s’agirait peut-être d’une tendance plus longue, en forme de « L ». 

L’économie chinoise est guidée par trois principaux « chevaux ». Le PIB chinois du premier trimestre 2020 s’est contracté de 6,8 %. Les trois chevaux, que sont la consommation, l’investissement et le commerce internationale, ont été paralysés. Les investissements en immobilisations ont diminué de 16,1 % et les ventes au détail de 15,8 %. Ironiquement, c’est le commerce mondial qui a le plus soutenu le PIB chinois au premier trimestre, avec une baisse à un seul chiffre. Mais le commerce sera le moteur de croissance économique le moins fiable pour la Chine en 2020, non seulement en raison de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, mais aussi du changement du modèle économique chinois. Le modèle de croissance économique fondé sur les exportations est dépassé et ne reviendra pas. La consommation a contribué à 59 % de la croissance économique de la Chine en 2019. La consommation sera le principal moteur de la croissance économique chinoise à l’avenir et à long terme. 

La Chine aura-t-elle besoin d’un plan de relance à l’européenne ou à l’américaine ? 

Afin de sauver son économie en 2020, la Chine doit investir massivement dans les dépenses d’infrastructure et les investissements en immobilisations (équipement, machines, immobilier…), ce qu’elle fait actuellement. Le programme de dépenses budgétaires mené par le gouvernement sera crucial pour la création d’emplois et la reprise économique.

Quant au chômage, il est difficile d’avoir et d’évaluer les chiffres. Selon les statistiques officielles, le taux de chômage moyen était de 6,2 % en février, après avoir atteint 5,3 % en janvier et 5,2 % en décembre. Selon Nomura Securities, le nombre total d’emplois touchés pourrait être d’environ 18 millions. De nombreux travailleurs migrants ne peuvent toujours pas retourner dans les villes et reprendre le travail. 

Nous constatons, à travers cette crise, un manque total de coordination internationale, tant dans les solutions de santé publique que dans le sauvetage économique. La Chine essaie pourtant de mettre en place des solutions monétaires et fiscales. Nous assistons à des programmes massifs de construction de nouvelles infrastructures lancés par la NDRC (ndlr : National Development and Reform Commission) depuis mars. Dans 11 provinces chinoises, 4,5 milliards de dollars vont aller aux infrastructures au cours des 5 à 10 prochaines années. Nous ne voyons pas de tels programmes de relance dans les paquets présentés par les pays occidentaux jusqu’à présent

Quelle est l’opinion du milieu des affaires chinoises, des chefs d’entreprise, des PDG de grandes sociétés, etc ?

La Chine a utilisé cette crise comme une opportunité d’utiliser davantage le digital. Si l’économie numérique n’était qu’un avantage pour les entreprises avant Covid-19, les nouvelles technologie et l’utilisation du big data seront fondamentaux et nécessaires à l’existence des entreprises dans le futur. Sinon, elles ne devront leur survie qu’à une question de trésorerie. 

Comment l’économie chinoise peut-elle continuer à se développer en cas de déclin à long terme du commerce mondial ? 

Il n’y aura pas de déclin à long terme du commerce mondial. La mondialisation reviendra plus forte, avec plus de numérique. Les routes de transit mondial seront recalibrées. Il y en aura de nouvelles, plus efficace. Ce processus sera long et douloureux, et il y aura des gagnants et des perdants.