Jules Ayuso

Hier soir, alors que je laissais vagabonder mes doigts sur la télécommande de la télévision à la recherche d’une distraction, j’ai cédé à une curiosité malsaine mais humaine : consommer de la télé-réalité.

Je me suis donc infligé, pour vous, la célèbre émission de M6 Mariés au premier regard. Le principe du programme est simple : trouver l’amour grâce à la science. En effet, des « experts » sont chargés d’évaluer votre compatibilité avec celle des 4 000 autres participants. Si celle-ci est supérieure à 70%, vous rencontrez votre âme sœur… le jour du mariage, devant le maire. Vous serez alors « libre » de répondre si oui, ou non vous acceptez de prendre pour époux un parfait inconnu.

Je me suis alors demandé si l’amour était chose quantifiable. Dans une société où tout est rationalisé, l’homme ne sait plus concevoir l’inconcevable. Il cherche en la science l’explication sensée de tous les phénomènes qui régissent notre vie. Ne pas comprendre reviendrait à ne pas contrôler.

Rétablir la logique, c’est ce que qu’a tenté en 2015 une équipe de chercheurs américains qui a mis au point une formule mathématique capable de déterminer si la personne qui partage votre existence est bien l’amour de votre vie. Parmi les facteurs pris en compte, l’humour, les valeurs, l’attraction physique, la compatibilité sexuelle. Un raisonnement implacable, mais qui écarte la spontanéité d’une rencontre, l’alchimie du couple, la beauté de l’instant présent. Qui peut vouloir d’un monde dans lequel chacune de nos relations serait évaluée, chacun de nos sentiments codés, chacune de nos individualités chiffrées ? Calculer une telle formule est un défi de l’homme, non de l’humanité.

C’est pourtant le souhait du capitalisme ; à travers ses innovations technologiques, il nous abreuve d’outils pour nous aider à trouver l’âme sœur, car nous n’en serions plus capables seuls. Applications de rencontre, télé-réalité, réseaux sociaux : tous se basent sur des algorithmes imparfaits pour faire du plus beau des sentiments un vulgaire instrument commercial.

Ces industries de masse nous vendent un « amour 2.0 ». Au risque de les décevoir, pas plus qu’il ne se calcule, l’amour ne s’achète pas.

Dans une société où tout se monnaye, le règne de l’argent gangrène les relations humaines.

Comme souvent, l’imposture est éphémère : sur les quinze couples de l’émission, un seul a tenu. Mais ce que ne précise pas la production, c’est que ce couple s’est formé malgré elle ; en effet, leurs pseudo-experts les avaient chacun promis à quelqu’un d’autre. La naïveté des participants cède alors rapidement sa place à la désillusion. Le pire étant qu’on persuade ainsi l’individu que la « science » est sa dernière chance de ne pas vieillir seul.

L’espoir se fonde dans le courage de l’homme. Son courage face à la crainte de la solitude. Son courage face à la peur de l’inconnu. L’amour est au cœur de la vie. C’est l’essence même de ce qui nous définit en temps qu’humains, bien davantage qu’un instinct de survie primitif, qu’un « piège tendu à l’individu pour perpétuer l’espèce » comme l’insinuait cyniquement Schopenhauer.

Calculer l’amour relève du fantasme de scientifique vaniteux, qui croit pouvoir surmonter une force supérieure inexplicable et pourtant si puissante.

Le vrai courage, c’est accepter la beauté de cet irrationnel.