Jacques Attali est auteur et  Président de positive planet

En Europe, comme dans beaucoup d’autres régions de l’hémisphère nord, la deuxième et troisième semaine d’août sont un moment de temps suspendu, où, après une année de travail, les plus privilégiés profitent de vacances ; et où, tous, font des projets ou se posent des questions pour la rentrée.

Quelques jours à peine, pour choisir

Des questions habituelles : quel avenir pour ma famille ? Comment va se passer mon travail ? Quels projets puis-je lancer ? Comment se prépare la rentrée de mes enfants ?

Avec cette année, des questions extraordinaires : faut-il envoyer mes enfants à l’école ? Faut-il déménager pour travailler à distance ? Vais-je conserver mon emploi ? Et pour certains, même : comment vivre quand je sais que mon commerce, mon entreprise, mon activité, ne survivront pas à cette crise ? Et pour d’autres encore : comment survivre alors que tant de mes proches, ou moi, sommes, ou seront touchés, par cette maladie, ou une autre ?

Pour beaucoup, la meilleure façon d’affronter tout cela est de refuser de le voir, de ne vivre que l’instant, dans un déni, non de la réalité, mais de l’avenir. Et de suivre le conseil de Sénèque, dans ces lettres à Lucilius, écrites à la hâte, alors qu’il sait qu’il ne pourra échapper à une mort prochaine, que Néron lui impose : « Il y a ce qui nous tourmente plus qu’il n’est nécessaire, ce qui nous tourmente avant qu’il soit nécessaire, ce qui nous tourmente alors que ce n’est absolument pas nécessaire. Notre douleur, nous l’augmentons, nous l’anticipons, nous l’inventons. »

Pourtant, dans les circonstances présentes, il est essentiel de regarder l’avenir en face. Pour s’y préparer. Parce que bien des dimensions de l’avenir, même le plus proche, dépendent encore de nous.

Prosaïquement, dans la France et l’Europe d’aujourd’hui : il nous reste très peu de jours pour éviter que cette rentrée ne soit catastrophique :

  • Quelques jours pour rendre crédible une rentrée scolaire physique, ou pour choisir de généraliser l’enseignement à distance : a priori, envoyer tous les enfants dans les écoles et les collèges, en espérant qu’ils portent sérieusement leurs masques et ne rapportent pas le virus à leurs parents, eux-mêmes allant tous les jours au travail, est une illusion. De fait, un des pays qui a le mieux traversé cette période, la Corée du Sud, n’a pas confiné les travailleurs, mais les enfants, depuis les premiers jours de la pandémie. Est-on prêt à une généralisation de l’enseignement à distance, qui, en toute logique, s’imposera assez vite, si la pandémie repart ?
  • Quelques jours pour mettre en place un vrai plan de soutien des entreprises en difficulté passagère, de reconversion des entreprises ayant perdu durablement leur raison d’être et de soutien de ceux des travailleurs qui en seront les victimes. Malgré tous les efforts européens et nationaux, on est loin d’avoir mis en place ces stratégies détaillées.
  • Quelques jours pour préparer un budget 2021 réaliste, mettant enfin l’accent sur le développement des secteurs de l’économie de la vie, et la reconversion, trop retardée, des autres.
  • Quelques jours enfin pour préparer une vraie réponse psychologique, et même psychiatrique, à la montée des troubles, et des délires, personnels et collectifs, que le bouleversement des habitudes qu’impose la pandémie ne manquera pas de provoquer.

Bien sûr, d’autres urgences nous occupent ; des urgences privées ; des urgences communes ; des bonheurs. Des chagrins. Des tragédies chez nos amis ; des injustices, des exclusions, des désordres ; des menaces planétaires aussi.

Tout cela, si nous y réfléchissons bien, nous ramène en fait à une seule question, que Sénèque tente à sa façon de poser à Lucilius : A-t-on compris que notre bonheur dépend de ce que nous savons transmettre aux autres ? Autrement dit : A-t-on réalisé que le bonheur des générations futures est dans notre intérêt le plus égoïste ?

Cela nous renvoie alors à la priorité majeure du jour : la rentrée scolaire. C’est en la préparant le mieux possible, dans toutes ses dimensions, directes et indirectes, que nous créerons les conditions d’une société vivable pour tous. On en est très loin.