Eric DELBECQUE est le chef du pôle intelligence économique de l’IFET (Institut de formation des élus territoriaux) et l’auteur du Bluff sécuritaire (Éditions du Cerf)

La sécurité privée peine à trouver ses marques dans notre pays. D’abord parce qu’elle heurte une culture politique fondée sur la prédominance de l’État jacobin, surtout dans le domaine de la protection des biens et des personnes, matière régalienne par excellence. On suspecte toujours les entreprises de sacrifier la qualité au profit. De surcroît, la présence d’entrepreneurs sur le créneau de la sûreté des citoyens paraît témoigner d’une marchandisation de la prévention des risques et des menaces qui semblerait porter atteinte au respect du principe d’égalité.

Pour résumer, certains craignent que le recours à des sociétés conduise à un ordre public à deux vitesses : seule la tranquillité de ceux qui peuvent payer serait garantie. 

Ces peurs sont compréhensibles. On peut cependant les rationaliser et démontrer que des garde-fous existent. Tout d’abord, il ne s’agit pas pour le secteur marchand de pénétrer dans le cercle réservé de la puissance publique. A aucun moment, il ne fut question de concurrencer l’appareil de sécurité nationale, de gestion de crise et de réponse pénale sur son cœur de métier.

Le privé n’a rien à y faire. Le judiciaire, le maintien de l’ordre ou le renseignement demeureront des périmètres interdits aux organisations commerciales, et c’est heureux. En revanche, on comprend facilement que les gendarmes et les policiers pourraient être soulagés de certaines missions mobilisant énormément d’effectifs pour un objectif non prioritaire ou peu stratégique.

D’où les propositions que font les deux députés Jean-Michel Fauvergue (ancien patron du RAID) et Alice Thourot dans leur rapport D’un  continuum de sécurité vers une sécurité globale, remis il y a quelques jours au Premier ministre.

Il s’agirait par exemple de confier les missions suivantes à des sociétés privées :
Les gardes statiques devant des bâtiments justifiant une surveillance, sauf les sites les plus sensibles ;
Le transfert et la garde de détenus hospitalisés non dangereux
Les transferts vers les hôpitaux d’individus dans des cas d’ivresses publiques et manifestes ;
Le transport et la garde des scellés jusqu’à la fin de procédures judiciaires en cours

On convient aisément qu’un agent privé pourrait se charger de ces tâches et libérer ainsi des policiers et gendarmes pour des opérations plus lourdes. De tels choix seraient à la fois financièrement logiques et opérationnellement judicieux. L’élaboration d’une chaîne de sécurité public/privé peut devenir un objectif stratégique de notre politique globale d’anticipation du danger et de traitement de certaines infractions, sans que ne soit mise en péril l’autonomie de décision de l’État et la qualité des réponses apportées dans le champ des questions de sécurité.

Parallèlement, la prise en compte des thématiques de sûreté doit continuer de progresser dans les entreprises. C’est une nécessité qui ne traduit aucunement une privatisation condamnable au détriment de la démocratie. La sécurisation des collaborateurs, des sites et des informations entre dans le champ de la responsabilité sociale (RSE) des organisations privées. Chacun doit contribuer à son niveau à la préservation de son espace privé et de celui qui se constitue lorsqu’il interagit avec ses proches ou collègues de travail.

Il ne serait pas sain pour les libertés individuelles et le respect de la vie privée que les services de l’État s’introduisent dans tous les interstices de nos existences. Là encore, les propositions du rapport Fauvergue/Thourot ne peuvent que susciter l’adhésion. La création d’un statut de correspondant sécurité établissant un lien entre les services dédiés de l’État et les dirigeants des firmes permettrait de progresser sur de nombreux points, notamment la prévention des actes terroristes ou la lutte contre la cybercriminalité et les fraudes. Cela renforcerait aussi la légitimité des directeurs sûreté/sécurité. Tout comme s’affirmerait particulièrement positif d’encourager les dirigeants de groupes d’envergure à signer une charte favorisant les mesures suivantes :

Création (lorsqu’il n’existe pas, ce qui est rare de nos jours) d’un directeur sûreté/sécurité au sein de l’entreprise, par ailleurs intégré au comité de direction ou comité exécutif.
Engagement à définir un « juste prix » des prestations de sécurité privée commandées par l’entreprise, afin de participer à la montée en gamme des sociétés de ce secteur.
Réalisation d’un document annuel établissant le bilan (et l’avenir) en matière de protection de l’entreprise,
Rédaction d’un plan de formation à la sécurité/sûreté et à la gestion de crise à destination l’ensemble des collaborateurs.

La sécurité nous concerne tous et peut faire l’objet d’une large coopération. Qu’elle devienne globale et manifeste une autre forme de solidarité constitue un objectif salutaire et passionnant, qui nous amènerait aussi transcender de vieux clivages méritant d’être révisés