Voilà vingt ans que Philippe Simonnot, économiste et ancien professeur d’économie aux Universités de Paris-Nanterre et Versailles, a écrit 39 leçons d’économie contemporaine, le livre est aujourd’hui republié aux Editions Gallimard, Nouvelles leçons d’économie contemporaine.

Christine Lagarde va arriver à la tête de la Banque Centrale européenne le 1ernovembre prochain. Avec un taux directeur à 0%, un taux de dépôt à -0,5% et un programme de rachat de dettes réengagé. Quelle politique peut-elle mener ?

Philippe Simonnot : Lagarde va avoir des problèmes gravissimes. Il faudrait réformer l’euro mais elle n’est pas là pour ça. On est au bord d’une crise et on n’a plus de munitions de politique monétaire. Mario Draghi n’a pas haussé une seule fois les taux en 8 ans. On aurait dû essayer de remonter la pente.  C’est dire que la BCE est démunie pour la prochaine crise, sauf à accélérer encore la cadence de la création monétaire. On va se retrouver comme noyé sous des tomberaux d’assignats.

Maintenant, on en est à de nouveau réclamer un policy mix, c’est-à-dire de demander aux Etats de faire des efforts de dépenses publiquesalors qu’ils sont hyper endettés. Une manière de dire que l’Allemagne paiera.

La raison pour laquelle on a choisi Lagarde, c’est que si elle ne connait pas grand-chose à la monnaie elle a fréquenté les politiques. C’est une diplomate, on pense qu’elle va réussir à inciter les gouvernements à faire plus de dépenses. Mais elle est française, ce qui n’est pas forcément un avantage dans le contexte actuel. 

Où en est-on de l’euro aujourd’hui ?

Philippe Simonnot : Il faut revenir aux fondamentaux de l’Union monétaire. Quand on a créé l’euro, l’Allemagne a accepté, à condition que l’euro soit aussi bon que le deutschemark. Les Allemands avaient développé un patriotisme du deutschmark. Ils étaient d’accord pour une monnaie commune, mais à la condition que je viens de dire. On ne l’a pas respectée.

Parce que dès le départ, dès Jean-Claude Trichet président de la BCE en 2003, l’objectif de la France était tout différent. Et on a créé un mythe français autour de Trichet en racontant qu’il allait mener une politique pro-allemande. On a fait croire au peuple que c’était l’Allemagne qui dominait le projet ! Dès le début, Jean-Claude Trichet a en réalité fait une politique accommodante, en s’alignant que le standard mondial des 2% d’inflation. L’objectif original était la stabilité des prix. Sur le papier, l’Allemagne avait emporté le morceau. Mais en fait elle a cédé aux sirènes inflationnistes françaises.

Pourquoi il vous dérange, cet objectif des 2% d’inflation ?

Philippe Simonnot : Cet objectif est dénué de fondement. Grâce à Trichet, négociateur redoutable, les Allemands faisant un complexe de toute sa finasserie1 ! –l’euro s’est soumis au  standard mondial de 2% d’inflation. Mais ce standard ne repose sur aucun fondement économique. Jacques de Larosière, ancien directeur général du FMI et ancien gouverneur de la Banque de France nous dit maintenant, dans une tribune aux Echos, de faire du 1% d’inflation, mais cela n’a pas de sens non plus, c’est toujours du doigt mouillé. 

C’est affligeant de voir le degré de connaissance de l’économie à haut niveau. On dit qu’il faut mettre de l’huile dans les rouages pour expliquer la politique monétaire accommodante, mais l’économie n’est pas une machine mécanique, la monnaie n’est pas de l’huile. Cette métaphore vulgaire se retrouve dans la bouche d’économistes distingués !

De plus, on en est encore à la courbe de Phillips, qui prétend mettre en relation inverse le chômage et l’inflation. C’est une ânerie que, avec beaucoup d’autres économistes, j’ai dénoncée il y a plus de 30 ans déjà dans un ouvrage sur le système monétaire international2En fait cette relation bouge tout le temps.  On ne peut espérer réduire le chômage par l’inflation. Si c’était le cas il n’y aurait plus de chômage depuis longtemps.

Aujourd’hui, on fait de l’inflation, parce qu’il y a chez les princes qui nous gouvernent une phobie de la déflation. Mais ce qui intéresse les entreprises, ce n’est pas la hausse ou la baisse du niveau général des prix, c’est de faire une marge entre ce qu’elles vendent et ce qu’elles achètent, marge qu’elles peuvent dégager en inflation comme en déflation.

Comment doit-on gérer la monnaie alors ?

Philippe Simonnot : Si l’on veut retrouver une stabilité des prix, il faut accepter d’avoir les respirations du cycle économique , avec des hausses et des baisses passagères de prix. La stabilité des prix, c’est zéro à très long terme.           

Le modèle pour moi, c’est l’étalon-or. C’est ce régime qu’on doit chercher à réinstaurer, sous une forme ou sous une autre. Dès qu’une monnaie n’est pas gagée sur l’or, les gouvernements peuvent manipuler la monnaie comme ils l’entendent.

Et les cryptomonnaies, le libra ne pourrait-il pas constituer un bon étalon?

Philippe Simonnot :  Le monde a besoin d’une vraie monnaie, indépendante des Etats.  L’apparition des cryptomonnaies est symptomatique de ce besoin. Le Libra de Facebook répond lui aussi à un besoin d’une monnaie indépendante. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Mais le plus simple c’est quand même l’étalon-or ! 

Soit dit en passant, les écologistes devraient être pour l’étalon-or. C’est un don magnifique de la nature qui ancre l’économie sur le réel. Ce n’est pas pour rien qu’il a gagné sur toutes les autres formes de monnaie pendant des siècles, jusqu’en 1914 où à cause de la guerre et de ses besoins gigantesques de financement, on l’a abandonné.

1/Finasserie en allemand se dit finasserie…

2/ L’avenir du système monétaire (Toujours plus d’inflation pour toujours plus de chômage : la crise vient de là. Peut-on s’en sortir?), Robert Laffont, Paris 1972, 292 p